jeudi 19 juin 2014

S'apprivoiser

Comme c'est dur à atteindre, la sérénité ! Le calme, l'apaisement... Et pourtant, que c'est doux quand on y est ; c'est simple, c'est sain. C'est stable. Je me centre sur moi-même, mes buts. Mon corps, mon cœur et mon âme fonctionnent à l'unisson en une machine bien huilée.

Et puis un jour la mécanique, insidieusement, commence à gripper. Ça commence comme une légère dissonance, une fausse note. Ça grince, ça gêne aux entournures. Je commence à être un peu déphasée, comme si l'axe d'entraînement de ma belle machinerie, si précautionneusement mise en place, s'était imperceptiblement décalé, pour s'éloigner de mon épicentre, doucement attiré vers l'extérieur par quelque chose. Oh, c'est presque imperceptible au début ! Un tremblement de quelques millimètres, quelques centimètres peut-être. Dois-je laisser faire ? Dois-je reprendre les choses en main, fermer mon esprit aux choses extérieures, ramener le calme, garder coûte que coûte la machine en l'état ? J'attends, j'appréhende, j'espère aussi, mais quoi ?

Enfin je comprends. La délicatesse, la fragilité de ce mouvement du cœur, les doutes, l'inquiétude, le déséquilibre : Saint-Exupéry a mis de la poésie sur ces mots-là, bien mieux que je ne saurais le faire, dans le Petit Prince. Quelqu'un essaie de m'apprivoiser, et je ne sais pas si je dois résister ou me laisser aller.

"- Qu'est-ce que signifie " apprivoiser " ? 
- C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie " créer des liens... " 
- Créer des liens ? 
- Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi , qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde... 
- Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur... je crois qu'elle m'a apprivoisé... 
- C'est possible, dit le renard. On voit sur la Terre toutes sortes de choses... "

D'abord, s'attacher, c'est une nouvelle saveur, de nouvelles couleurs qui se superposent à la vie :
"- Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m'ennuie donc un peu. Mais, si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sous terre. Le tien m'appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c'est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d'or. Alors ce sera merveilleux quand tu m'auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans le blé... Le renard se tut et regarda longtemps le petit prince : 
- S'il te plaît... apprivoise-moi ! dit-il. "

S'attacher, c'est encore l'espoir, la douceur de certains rites, la délicatesse de l'attente. C'est le cœur qui se prépare. Il y a une chorégraphie à l'attachement, une danse, une musique, un rythme.
"- Que faut-il faire ? dit le petit prince. 
- Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près... 
Le lendemain revint le petit prince
· Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures je commencerai d'être heureux. Plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m'agiterai et m'inquiéterai; je découvrirai le prix du bonheur! Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le coeur... Il faut des rites. "

Mais l'attachement se teinte aussi d'appréhension et de peur, d'anticipation de la perte.
" Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand l'heure du départ fut proche : 
- Ah! dit le renard... je pleurerai. 
- C'est ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je t'apprivoise... 
- Bien sûr, dit le renard.
- Mais tu vas pleurer! dit le petit prince. 
- Bien sûr, dit le renard. 
- Alors, tu n'y gagnes rien !
- J'y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé."

Mais irrémédiablement, l'être auquel on s'attache devient unique et singulier.
" Le petit prince s'en fut revoir les roses. 
- Vous n'êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n'êtes rien encore, leur dit-il. Personne ne vous a apprivoisées et vous n'avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard. Ce n'était qu'un renard semblable à cent mille autres. Mais j'en ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde.
Et les roses étaient gênées. 
- Vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-il encore. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu'elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c'est elle que j'ai arrosée. Puisque c'est elle que j'ai mise sous globe. Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent. Puisque c'est elle dont j'ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c'est ma rose."

La poésie de ces mots, que j'ai redécouverts récemment, me laisse mélancolique, et un peu perdue. C'est doux, et c'est amer. Je ne sais pas si je dois fuir ou sauter. Alors, j'attends, mais la patience n'a jamais été mon point fort. Je ne sais pas.

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